Au nom d'Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux.
Commentaire ~ Indemnité de déplacement
Habib Adjemi était originaire du Fars et était surnommé Abou Mohammed. Il mourut l'an 156 (772-773).
Il avait commencé par être un personnage opulent et un usurier. Vivant à Basra, il allait chaque jour recueillant d'un débiteur l'intérêt de l'argent qu'il lui avait prêté. En outre, il exigeait une indemnité de déplacement et appliquait aux dépenses de sa maison ce qu'il recueillait de cette manière. Un jour qu'il s'était rendu au domicile d'un de ses débiteurs, lorsqu'il eut frappé à la porte, la femme de celui-ci lui dit:
- "Mon mari n'est pas à la maison.
- S'il n'est pas là, apporte-moi mon indemnité de route; je vais me retirer.
- Mais je ne possède rien, reprit la femme; toutefois il y a chez nous un cou de mouton."
Et elle alla le chercher et le lui donna. Habib Adjemi le porta à sa femme et lui recommanda de le faire cuire.
- "Mais, lui fit observer celle-ci, il n'y a ici ni pain ni bois."
Habib Adjemi se remit en campagne, toucha d'un autre débiteur l'indemnité de déplacement, acheta du pain et du bois et revint chez lui. On mit le chaudron au feu, et on était en train de faire cuire le riz et la viande, lorsqu'un derviche se présenta à la porte en demandant l'aumône.
- "Va-t-en, lui dit Habib Adjemi, tu ne deviendras pas riche avec ce que tu recevras de nous."
Le derviche ainsi repoussé une fois parti, la femme voulut verser dans un plat le contenu du chaudron. Elle vit que le ragoût qui était dedans n'était qu'un amas de sang. Remplie d'épouvante, elle dit à Habib Adjemi:
- "Ta dureté envers le derviche nous a porté malheur. Tout le ragoût qui était dans le chaudron n'est plus que du sang."
Habib Adjemi, saisi de frayeur à ce spectacle, se repentit et se promit bien, comme gage de sa conversion, de ne plus pratiquer l'usure. Le jour suivant était un vendredi. Habib Adjemi, étant sorti de chez lui, vit, tout en cheminant, que des enfants jouait sur la route. Ceux-ci ne l'eurent pas plus tôt aperçu qu'ils se dirent les uns aux autres:
- "Voila l'usurier qui va arriver. Éloignons-nous de la route, de crainte que la poussière de ses pieds ne nous atteigne; car il ne faut pas devenir maudits comme lui."
A ces paroles Habib Adjemi fut profondément attristé et se rendit auprès de Haçan Basri, qui justement était en train de prononcer une homélie. En l'entendant, Habib Adjemi, frappé de terreur à l'idée des jugements du Seigneur très haut, perdit connaissance. Quand il revint à lui, il fit amende honorable de tous ses méfaits (...). Puis il sortit de la mosquée et se rendit chez lui. Un de ses débiteurs, l'ayant aperçu, voulut se dérober à sa vue; mais Habib Adjemi lui dit:
- "Ne me fuis pas. Jusqu'aujourd'hui tu m'évitais; maintenant c'est moi qui cherche à t'éviter."
Poursuivant son chemin pour regagner sa maison, lorsqu'il arriva auprès de ces enfants dont il a été question plus haut, ceux-ci se dirent l'un à l'autre:
- "Il faut nous écarter de la route, de peur que la poussière de nos pieds n'atteigne Habib, qui a fait pénitence. Il ne faut pas que nous devenions rebelles aux yeux du Seigneur très haut."
Habib, en entendant ces paroles, s'écria: "Mon Dieu, à cette même heure où, revenant de mes égarements, j'ai cherché un refuge auprès de Toi, tu as mis de l'affection pour moi dans le coeur de tes amis et tu as changé en bénédictions les malédictions qui accueillaient mon nom!"
Habib Adjemi fit annoncer publiquement que quiconque lui devait de l'argent n'avait qu'à reprendre son engagement écrit, attendu qu'il faisait à tous une remise complète. Tous les débiteurs vinrent et reprirent leurs obligations. Puis il distribua tout l'argent qu'il avait amassé depuis tant d'années, tellement qu'il ne lui resta absolument rien. Soudain arriva un de ses créanciers, qui réclama son dû. Il lui donna le voile de sa femme, Un second vint ensuite, qui réclama également. Il lui remit sa propre chemise, de sorte qu'il resta nu.